Amour, délice et orgue



On dit que parmi les langues latines, le français est la langue la plus difficile à maîtriser. Pourquoi ? Que peut-on y faire ? Nous faisons ici l’analyse du problème.

Des racines endémiques

Une des premières constatations que l’on peut faire, c’est que le français traîne depuis toujours ses plus vieilles racines : le latin et le grec. De l’origine grecque, la langue a conservé les ph, les th, les y, les ch et parfois même les mots grecs complets. On se retrouve donc avec des pharmacies, des photos, des théories, des thèmes, des chrysanthèmes, des chaos sibyllins, des bathyscaphes, des polycopieuses et des fosses abyssales phosphorescentes. Le latin lui nous a fourni les mots : agenda, a priori, et cetera, fac-similé, gratis, libido, maximum, quiproquo, summum, ultimatum, visa et vidéo.


« Par exemple, en espagnol photo s’écrit foto, pharmacie = farmacia, écho = eco. La plupart des mots qui, en français, sont souvent mal orthographiés ont été simplifiés. »

La langue espagnole, elle, a trouvé une solution à ces racines encombrantes. On a tout simplement éliminé ces lettres que l’on ne prononce pas ainsi que les lettres groupées qui forment le son d’une seule lettre. Par exemple, en espagnol photo s’écrit foto, pharmacie = farmacia, écho = eco. La plupart des mots qui, en français, sont souvent mal orthographiés ont été simplifiés. Résultat, les étudiants francophones à la fin du secondaire n’arrivent pas à écrire, sans fautes, chrysanthème, alors que dès le primaire, les élèves hispanophones écrivent crisantemo, qui tout en étant plus cohérent, ne trahit nullement la signification.

Amour, délice et orgue

La complexité de la langue française provient de certaines règles difficiles à expliquer. De sorte que l’accord de certains mots échappe à la logique les rendant ainsi asservis à la seule mémoire, excluant bien souvent le pourquoi.


« Les mots amour, délice et orgue ont la particularité d’être masculin au singulier et pluriel au féminin. »

Par exemple, les mots amour, délice et orgue ont la particularité d’être masculin au singulier et pluriel au féminin. Ce qui donne : un grand amour, des grandes amours, un orgue ancien, des grandes orgues, un délice glacé, des délices sucrées. Le saviez-vous ? Il y a de grandes chances qu’on ne verra que les grammairiens qui utiliseront correctement ces termes. Le seul de ces mots qui se voit écrit correctement est sans doute amour. Le fait que la chanson et la poésie s’en servent fréquemment, les écrivains furent contraints de l’accorder sciemment. Par exemple : « J’ai un amour qui ne veut pas mourir », « Le souvenir des amours mortes ».

Pardonnez-moi, mais je n’ai pas eu le courage de chercher une justification pour cette bizarrerie de notre langue qui date du XVIe siècle. Mais on n’en est pas une incongruité près.


Féminin ou masculin?

Une autre spécificité de bien des langues romanes est l’utilisation des genres. En effet, le féminin et le masculin font rager plus d’un apprenant, anglophone par exemple, qui tente de comprendre pourquoi certains mots, sans raison évidente, sont genrés. On les entend nous demander pourquoi on dit une tortue, mais un cheval, une pierre, mais un rocher, etc.

« À l’école primaire, il n’est pas rare qu’un enfant demande pourquoi un sein, qui appartient à la femme, est masculin. »

À l’école primaire, il n’est pas rare qu’un enfant demande pourquoi un sein, qui appartient à la femme, est masculin. Plus vieux, il découvre que la femme possède des attributs au masculin comme un clitoris, un ovaire, un vagin ??

Chez les hommes, on a une barbe, une verge et même une masculinité. Pas facile de s’y retrouver. D’ailleurs, même pour un individu (ou une personne) dont la langue maternelle est le français, la confusion règne au sujet du genre de beaucoup de mots.

Noms masculins que l’on emploie indûment au féminin

Certains mots habituellement présentés comme des noms masculins ont déjà été féminins, ce qui explique qu’on les emploie encore parfois aujourd’hui dans ce genre. C’est le cas de nymphée, de sandwich (qu’on emploie souvent au féminin au Québec) et de synopsis. Quant à légume, il a été employé au féminin jusqu’au XVIIIe siècle; aujourd’hui, il ne subsiste au féminin que dans son sens familier de « personnage influent » (une grosse légume). Enfin, signalons le cas de pamplemousse : certains ouvrages de référence donnent ce mot féminin, d’autres considèrent qu’il peut être employé dans les deux genres, mais on l’emploie plus souvent au masculin qu’au féminin. *1

Les consonnes doublées

En français, une des plus importantes sources d’erreurs liées à l’orthographe est sans contredit le doublement des consonnes. Deux raisons peuvent expliquer nos erreurs et hésitations : la prononciation de la consonne double ne diffère habituellement pas de celle de la consonne simple correspondante; et il existe souvent des irrégularités à l’intérieur d’une même famille de mots, certains ayant une consonne double et d’autres non. Les consonnes doubles peuvent toutefois être utiles pour distinguer certains homophones, par exemple : ballade/balade, canne/cane, datte/date. *2

Les accents et les lettres muettes

Comme autres curiosités, le français a parfois des accents rendus ambigus, altérés par l’oralité. D’après vous lesquels de ces mots sont bien accentués : céder/cèder, événement/évènement, régler/règler ?


« On peut se questionner sur des lettres qui, inaudibles à l’oral, apparaissent à l’écrit. »

Les lettres muettes constituent une autre caractéristique troublante de notre langue. On peut se questionner sur des lettres qui, inaudibles à l’oral, apparaissent à l’écrit. En voici une petite liste où je me suis amusé à enlever ces lettres fantômes. L'accor, le fusi, le cadena, le brui, du lar, un ban, lon, un accro, du plom, le bra et l'estoma. Ici, les lettres invisibles se trouvent toutes à la fin du mot, mais on en retrouve partout, disséminées à l’intérieur des mots. Par exemple : remerciement, paiement, éternuement, dévouement.

De difficiles accords

L’accord des participes passés donne aussi bien du fil à retordre lors de l’écriture en français. Assez simple pour les verbes utilisant l’auxiliaire être qui eux s’accordent avec le sujet. Mais où ça se complique, c’est pour les verbes dotés de l’auxiliaire avoir qui s’accorde avec le compliment direct s’il est avant. Encore plus pénible l’accord des temps composés des verbes dont le participe passé est invariable. La liste est volumineuse avec près d’une centaine de verbes qui ne s’accordent jamais.

(Voir la liste *3)

Le grand ménage

C’est de l'Académie française qu’est finalement venue, en 1990, la très attendue réforme de l’orthographe. Publiée en 2008 dans une annexe aux Éditions du Journal officiel de la République française, elle est officiellement recommandée sans être obligatoire en France pour s’étendre à toute la francophonie européenne.


« Les rectifications de l'orthographe modifient quatre éléments importants : les accents, les traits d’union, le pluriel ainsi que l’élimination de certaines voyelles ou consonnes non prononcées. »

La réforme recommande une nouvelle orthographe pour certains mots du français afin de la rendre plus simple ou d'en supprimer certaines incohérences. Les rectifications modifient quatre éléments importants : les accents, les traits d’union, le pluriel ainsi que

l’élimination de certaines voyelles ou consonnes non prononcées.

Au Québec, l’information sera diffusée en octobre 2009 par le ministère de l'Éducation et des Loisirs (MELS), confirmant que les élèves ne seront pas pénalisés dans les examens s'ils utilisent les graphies de la nouvelle orthographe.

Les règles de la nouvelle orthographe *4

Bien que les changements facilitent grandement la cohérence de l’écriture, il reste encore beaucoup à faire. Car les bonzes de l’Académie française sont très frileux quant aux changements qui toucheraient les racines latines ou grecques. Pour beaucoup d’entre eux, il s’agirait d’un génocide étymologique.

Épilogue

Donc, il y a eu amélioration. L’avenir opérera sûrement d’autres changements. Mais, en attendant, consolons-nous de maîtriser une langue complexe même si parfois on peine à s’y retrouver. Ne dit-on pas : « faute avouée, à moitié pardonnée ».


 

*1

Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française

Noms masculins que l'on emploie indûment au féminin

*2

Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française

Les consonnes doubles

*3

Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française

Liste de participes passés invariables

*4

Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français GQMNF

Règles des rectifications de l’orthographe


Livre sur la nouvelle orthographe

Mots de la nouvelle orthographe