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Gargouilles, monstres lapidaires


Pourquoi a-t-on orné les églises et les châteaux de ces monstres de pierre que sont les gargouilles, les grotesques et les chimères ? Pour éloigner l’eau ou le mal ?


La première fois que l’on voit les gargouilles qui ornent la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, on s’étonne de la présence de ces monstres de pierre. On apprend ensuite que ces représentations d’êtres diaboliques ont un usage pratique : évacuer les eaux de pluie à bonne distance des murs.


Un drôle de mot

Mais d’où vient donc ce drôle de mot ? Le terme « gargouille » est composé du préfixe « garg- » (du grec gargareôn : luette ou gorge, que l’on retrouve par exemple dans « gargarisme ») et de -gouille, provenant du mot latin gula : gueule.


Oui, il est étrange de coupler deux mots voulant quasiment dire la même chose (gorge-gueule), mais c’est là que l’on comprend que le vocable exprime plus le gargouillis de l’eau qui coule d’une gouttière que l’image d’une créature terrifiante.


Depuis quand ?

Les gouttières illustrant des gargouilles virent le jour au début du XIIIe siècle, avec l’essor du style gothique en France. On signale les premières créatures effrayantes en France ornant la façade de la cathédrale de Laon1, vers 1220. Mais les gargouilles sont encore peu nombreuses, larges et composées uniquement de deux parties : l’une servant de rigole et l’autre de recouvrement.


Au cours du XIIIe siècle, les gargouilles vont augmenter en nombre. C’est à cette période qu’on voit apparaître les célèbres chimères (bêtes de la mythologie grecque) et gargouilles de Notre-Dame-de-Paris. Créées par Eugène Viollet-le-Duc2, un dessinateur, architecte et restaurateur, ces sculptures d’êtres diaboliques seront plus tard popularisées par Victor Hugo dans son roman portant le nom de la célèbre cathédrale parisienne.


Scrutant la ville lumière, une gargouille de Notre-Dame-de-Paris.

Pourquoi des monstres ?

Quand on a saisi la fonction architecturale des gouttières que sont les gargouilles, on se demande pourquoi on en a fait des créatures repoussantes. La réponse vient, presque évidemment de la culture religieuse en Europe.


Au début, les gargouilles représentaient des animaux. On s’inspirait souvent, d’un genre de recueil du IIe siècle, Physiologus qui donne aux animaux, réels ou imaginaires une signification chrétienne.


Manuscrit du Physiologus3 de Berne IXe siècle. (Extrait)


L’aspect démoniaque des gargouilles visait à éloigner les forces du mal et les âmes impures.

« Elles [les gargouilles] éloigneraient les forces du mal : esprit malin, êtres démoniaques, les non chrétiens, en les rejetant en même temps que les eaux sales (l’eau est un symbole de purification dans le christianisme).


Elles protègeraient la maison de Dieu et ses fidèles et mettraient en garde les chrétiens contre les tentations de l’extérieur. Leur aspect terrifiant, leurs grimaces et leur férocité avaient pour but d’effrayer le Mal. La légende raconte que les gargouilles hurlaient à son approche… Les gargouilles sont donc une parfaite illustration d’un grand principe médiéval : le salut et la lumière ne se trouvent que dans la Maison de Dieu. » 4


Diversité culturelle

Les gargouilles sont fréquentes en Europe, mais on en trouve aussi dans d'autres pays. C’est le cas des États-Unis et du Canada.


Au Canada, c’est l’édifice du Parlement à Ottawa qui arbore les plus impressionnantes gargouilles, que l’on appelle aussi des grotesques. Les quatre sculptures ressortent du haut de la Tour de la paix à 70 mètres de hauteur. Ces gargouilles, taillées dans du granite provenant du Québec dans les années 1920, mesurent 3,7 mètres de long au total, dont 1,2 mètre est enfoui dans la tour.

Au Canada, l’édifice du Parlement à Ottawa

« Gargouilles, diablotins, démons, dragons, harpies et autres êtres fabuleux, ces créatures difformes aux mille visages exotiques figurent parmi les caractéristiques architecturales les plus insolites du Parlement. »5


Au Québec, on retrouve traces des petits diables architecturaux principalement à Montréal. 6

Gargouille - Redpath Hall & Library (McGill) - Ville de Montréal

Aux États-Unis, les « gargoyles » surplombent aussi les cités. On en retrouve dans la plupart des grandes villes. Cependant, la vocation de « gouttières » a laissé place à l’expression d’artifice architectural. Ici, on retrouve parfois parmi les figures hideuses, des têtes d’animaux comme l’aigle, le lion et le griffon.


Margaret Bourke-White, photographe pour le magazine Life, se prépare à prendre une photo à partir d'un des aigles du 61ième étage du Chrysler Building de New York en 1934.


« À l’aéroport de Denver au Colorado, une amusante gargouille a été installée dans le hall principal et engage la conversation avec les voyageurs. Avec ses expressions et son réalisme, elle interpelle et répond aux questions des voyageurs à l’aide d’un acteur qui la commande à distance. Le résultat est vraiment très amusant. »7


Cette gargouille piège les voyageurs d'un aéroport.

Darth Vader et Alien

En continuité de la tradition des gargouilles, bien en haut de la tour nord-ouest de la Washington National Cathedral, on a installé une sculpture de la tête de Darth Vader de la trilogie Star Wars.



C’est en Écosse que l’on trouve une des plus étranges gargouilles. En effet la petite église de la ville de Paisley arbore une oeuvre qui semble venir de l’espace. C’est en 1991 que l’on dû restaurer les éléments architecturaux de la Paisley Abbey. Ses treize gargouilles, détériorées par l’eau, devait être remplacées.8


C’est à ce moment que l’on permit à un des artisans de sculpter cette tête ressemblant étrangement à l’extraterrestre xénomorphe créé par H.R. Giger9 pour le film de science-fiction Alien.


Épilogue

En conclusion, même s’il s’agit de créatures hideuses, les gargouilles sont des œuvres d’art. Elles sont des rappels du temps où les mains de l’artisan créaient leurs ouvrages durant des mois, du temps où on bâtissait sans compter et où les constructions avaient une âme. Une époque où l’esthétisme se conjuguait avec le pratique et où l’architecture inspirait des images.


Ces singulières têtes de roche, figures de proue de ces géants des villes, nous démontrent que si on la fait parler, même la pierre peut nous attendrir, nous émouvoir ou même nous faire peur.


Merci aussi à ceux qui n’ont pas lu.



 

RÉFÉRENCES


1

La cathédrale Notre-Dame de Laon est située à Laon, dans le département de l'Aisne, en région Hauts-de-France.


2

Viollet-le-Duc, quel drôle d’oiseau !


3

Manuscrit complet du Physiologus de Berne (IXe siècle) : consultable ici


4


5


6


7


8

Atlas Oscura - Alien' Gargoyle


9

L’auteur H.R. Giger


 

Informations supplémentaires



Gargouille de l’aéroport de Denver aux États-Unis (vidéo)



 

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