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Le luxe de perdre son temps

Vous n’avez rien à faire ? Alors, parlons-en. Ne rien faire aujourd’hui est un luxe. Le temps libre vaudrait-il plus que l’argent ?

 

L’oisiveté

On dit que l'oisiveté est mère de tous les vices, mais de toutes les vertus aussi. Cependant, de nos jours encore, ne rien faire est une sorte de sacrilège. Et ça s’explique par le concept voulant que le temps c’est de l’argent; donc perdre son temps c’est s’appauvrir.


Dans l’temps

Dans les premières époques des échanges commerciaux, la notion de temps n’était pas pertinente. On évaluait le prix de la construction de votre maison sans considération du nombre d’heures ou de jours pour effectuer la tâche. (Il faut dire que dans bien des cas, comme la construction d’une cathédrale, les instigateurs, architectes et ingénieurs ne survivaient pas jusqu’à l’aboutissement de l’ouvrage, donc non imputables des dépassements des prédictions initiales.)

 

La valorisation du temps

Le jour où l’on attribua une valeur horaire au travail, on venait, par le fait même, de créer une valeur à l’oisiveté. Travailler devenait un gain donc, ne rien faire devenait une perte. Avec l’ère industrielle, le milieu manufacturier créa des expressions comme : perdre son temps, prendre son temps, gagner du temps, du temps perdu, être à temps.

 

Oisiveté = paresse ?

Ayant édifié le travail comme une valeur primordiale, l’oisiveté fut automatiquement associée à la paresse. Ne rien faire étant très mal vu. Pire encore, ce qui ne faisait pas partie des fonctions considérées comme « travail » était qualifié comme perte de temps.

 

De sorte qu’on ne considérait pas comme « vrais métiers » les arts visuels, la musique, l’écriture et le théâtre. À ces artistes on demandait : « À part cela, avez-vous un vrai travail ? ». Avec le temps, beaucoup de ces supposés non-vrais-métiers ont engendré des millionnaires. Et ces succès sont souvent le résultat de longues heures d’introspection créative à ne rien faire d’autre que de réfléchir et de créer.

 

Paresse : comportement d'une personne qui évite l'effort.

Le Robert

 

Oisiveté: état de quelqu'un qui vit sans travailler et sans avoir d'occupation permanente.

Larousse

 

Les dangers du travail

Depuis des milliers d’années, le travail est la cause de maladies, de blessures et de morts. À ces dommages physiques s’est ajoutée une maladie moderne : la dépression, le burnout. Face à la pression sociale et le besoin d’argent, le travail est devenu incontournable. Avec lui viennent le surpassement, la productivité, l’imposition d’attentes et l’exigence de performance.

 

Le travail, érigé en vertu, devint un statut, un gage de réussite. De sorte, qu’en société la question qui vient rapidement : « Que faites-vous comme travail ? ». Votre fonction devient qui vous êtes. Et les mauvais côtés du travail sont rarement remis en question.

 

« Le travail est-il véritablement une vertu ? La procrastination - le fait de remettre systématiquement la moindre tâche à plus tard - ne mérite-t-elle pas au fond une plus grande considération ? Le travail n'est-il pas la source de nombreux déséquilibres sociaux ? »1

 

Perdre son temps

En cette période où chaque minute est disséquée afin d’en tirer le plus de profit possible, le temps perdu est un sacrilège. De sorte que se vanter de ne rien faire est devenu le lot des millionnaires et de tous ceux qui ont les moyens de rester couchés le lundi matin (comme tous les jours).

 

Cependant, beaucoup d’inactivités gratuites s’offrent à qui sait faire rien. Si vous voulez savoir comment vous pouvez perdre votre temps efficacement, voici quelques exemples de situations chronophages :

Regarder la télévision

Le petit écran est un puits sans fond pour l’oisiveté. Il est possible d’y sacrifier des heures à parfois regarder… rien de consistant en furetant d’une à l’autre des 3 426 chaînes. Bien en selle sur son sofa, un immense plat de chips et un gros Coca-Cola, on poursuit ainsi un voyage immobile vers un nulle part éternel.

 

 Nager dans Facebook

Internet est une alternative de choix pour le rienfaiseur. Spécialement grâce aux réseaux sociaux qui regorgent d’insignifiances propices à l’engourdissement psychologique.



Facebook est un bon exemple. Il y est possible de passer des heures à fureter dans un monde où on ne sait vraiment qui est qui et où est où. Des millions de profils vrais ou faux diffusent des contenus vrais ou faux à propos de sujets aussi sérieux que ce que mange leur minou. Sans compter, justement, le tas de pages tenues par des chats millionnaires qui se pavanent à poil devant leurs millions de fans.


 Jouer des jeux vidéo

« Tu ne fais rien d’autre que de jouer des jeux vidéo ! » Voilà une phrase que les nouvelles générations ont entendue mille fois. De l’enfance à l’adolescence, les jeunes ont toujours été attirés par le jeu. Mais avec le temps, les activités ludiques se sont concentrées vers la sédentarité qu’entraînent les jeux à l’écran. On joue maintenant au baseball assis, on va à la guerre dans son fauteuil, on roule à tombeau ouvert avec une Ferrari dans son salon.

 

Si on considère qu’être assis en ayant comme seule activité de penser et de bouger les doigts c’est faire quelque chose, les jeunes sont loin de perdre leur temps. Mais si on considère que ne pas perdre son temps consiste à faire des efforts, de suer, de se fatiguer, de rapporter, le jeu est un fiasco de productivité.

 

 Regarder passer les gens

L’une des grandes non-actions contemporaines consiste à être avachi sur une chaise et de regarder passer les gens. Sur son balcon ou carrément sur le bord du trottoir, cette flânerie léthargique se pratique sans effort, outre le mouvement des yeux et la levée du bras qui tient la bière.

 

Chantée par plusieurs troubadours modernes cette occupation inconsistante est présente partout sur le globe où il y a quelqu’un qui passe.

 

Sur l'perron - Dominique Michel (extrait)
Gilles Valiquette - Samedi Soir (extrait)

 

 Se tourner les pouces

La plus connue des activités qui ne donnent rien est le tournage de pouces. Assis sur les deux pattes arrière d’une chaise adossée au mur de la véranda, on tourne ses pouces un autour de l’autre en regardant passer un train.

 

Cette non-productivité peut se pratiquer à peu près partout par tous ceux qui ont des mains. Malheureusement cette péripétie ne fonctionne pas avec les orteils.

 

 

Un besoin essentiel ?

Il faudrait peut-être prendre en compte le fait que le besoin de ne rien faire n’est pas né de nulle part. L’ère industrielle ayant fait du travail un dieu, elle a, par le fait même démonisé l’oisiveté.

Mais les générations contemporaines ont vite compris que le non-travail était un luxe essentiel à atteindre. On a découvert que le cannabis et l’alcool favorisaient agréablement la latence par une douce nonchalance. Et cet état fit naitre la procrastination, cette tendance à reporter inutilement à plus tard des tâches ou des activités. Et ne rien faire devint un moment paradisiaque qui fut finalement considéré comme essentiel par la psychologie moderne.

 

 

Épilogue

Vers la fin du dernier siècle, on parlait du vingt-et-unième comme le siècle de la civilisation des loisirs. On ne travaillerait presque plus. Ce n’est pas ce qui est arrivé. N’ayant plus aucun temps libre, personne n’a réussi à trouver comment stopper la roue dans lequel on court.

 

Finalement, on dit que le temps de travail c’est de l’argent; mais l’oisiveté c’est de l’or. Si vous ne faites rien et qu’on vous accuse d’atonie, d’indolence, d’avachissement ou de mollasserie, ça ne fait rien car vous, l’oisif, vous êtes riche du luxe de ne rien faire.

 

 

Merci aussi à ceux qui n’ont pas lu.


 

RÉFÉRENCES



1

Le Droit à la Paresse - Éloge de la Paresse - Paul Lafargue/Eugène Marsan


 



YouTube

Procrastination - Juliette


  



 

Perdre son temps - De Stanley Péan



 




Éloge de la Paresse - Marcel Colin




 

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