Le non-lecteur enfin révélé



La non-lecture est bien présente dans la société moderne. En voici l’historique, de la préhistoire à aujourd’hui. Découvrez ce phénomène étrange et ses ramifications.


«Sachant que, par logique, les non-lecteurs ne lisent pas, ils n’auront pas vent qu’on parle d’eux ici. Alors, allons-y gaiement !»

Les premiers non-lecteurs

L’origine du non-lecteur remonte au début de la préhistoire. Déjà, à cette époque, les préhumains s’écrivaient sur les murs. Un genre de FaceRock où les «J’aime» étaient des empreintes de mains trempées dans les teintures, sang d’animaux et d’humains.

Et c’est là qu’apparurent les premiers esprits réfractaires; ils s’insurgèrent contre les inscriptions rupestres. Expliquant, avec la cinquantaine de mots existants, que les signes muraux entraient dans votre tête et, d’une façon maléfique, y tournoyaient à l’infini; en plus, signe de son inutilité, on n’y comprenait jamais rien. Et voilà, le non-lecteur était né.


Gutenberg, ah non !

Ce n’est que quelques heures après l’impression du premier livre, la Bible, qu’apparurent les véritables non-lecteurs. Avant les premières presses, il y avait quand même une forme hybride de non-lecteurs. Ces derniers refusaient de lire les affiches, premières formes de média écrit. Il est vrai qu’à ce moment près des deux tiers de la population ne savaient pas lire…

Pendant des siècles, tout ce qu’on savait décrypter c’était les prix; dans ce domaine, aucun non-lecteur n’était présent, sauf les très fortunés non-lecteurs de prix.


L’invasion du livre

L’essor du non-lecteur prit vraiment son envol grâce à l’infiltration du livre autour de la planète. Plus de publications, plus d’ouvrages à ne pas lire. Mais le mouvement rencontra un adversaire de taille : la considération sociale. En effet, il n’a suffi que de quelques milliers de livres pour que le fait de lire soit perçu comme une habileté de la classe supérieure.

Si on vous voyait avec un livre en mains, cela signifiait que :

  • Vous savez lire WOW !

  • Vous avez trouvé un livre WOW !!

  • Vous êtes cultivé, instruit, intelligent WOW !!!

Tenons pour acquis, ici, que le non-lecteurisme implique qu’on sait lire. Au départ, il faut savoir lire pour pouvoir, adéquatement, ne pas lire. Donc, les non-lecteurs de l’ère du bouquin durent faire semblant d’avoir lu, pour ne pas être considérés comme faisant partie de la classe inférieure. Ils développèrent les premières méthodes pour parler de lecture sans vraiment lire.


Méthodes de non-lecture

À contrecœur, les non-lecteurs parcouraient les résumés des livres en quatrième de couverture, ce qui leur permettait de discourir, d’une élocution prudente, à propos d’un livre non lu. Il y avait aussi une méthode pour les journaux. Passer pour quelqu’un qui ignore tout de l’actualité faisait aussi partie des craintes du non-lecteur.

Ils utilisèrent donc la procédure dite : écrémage. L’écrémage vise à, naturellement, lire le moins possible tout en acquérant le plus d’informations mémorisables. Le non-lecteur ne parcourt donc que les titres, les légendes des illustrations (ou juste l’image) et les résumés brefs, succincts, condensés ou synthétisés.


L’imposition de la non-lecture

C’est au milieu du seizième siècle que la religion catholique donna le plus gros coup de pouce au non-lecteurisme. Par l’instauration de l’Index librorum, une liste exhaustive des livres qu’il était interdit de consulter.


«L’Église catholique évoque la damnation éternelle de l’âme du lecteur comme punition potentielle à la suite de la lecture des mauvais livres. »

On y retrouvait, entre autres, les ouvrages de Copernic et de Galilée ainsi que les œuvres de Voltaire, Balzac et même de Larousse. À sa dernière édition, au milieu du vingtième siècle, l’Index comportait quatre mille titres dont les non-lecteurs pouvaient dire qu’ils ne les avaient pas lus parce que ces ouvrages étaient contre la morale, empreints d’hérésie, de théories subversives et de sujets pernicieux. Près de quatre siècles de non-lecture encouragée par l’Église.

Les musulmans offrirent également leur contribution au non-lecteurisme, mais ils le firent d’une façon différente. Face à des passages inacceptables dans le Coran, on décida qu’au lieu d’interdire cette bible, on imposerait une non-lecture par la suppression chirurgicale des sujets interdits. Sous le prétexte que ces passages, traitant pour la plupart de la situation et de la considération de la femme dans la société ne pouvaient qu’avoir été, par-derrière, chuchotés par Satan à l’oreille d’Allah. On ne joue pas avec la supériorité de l’homme. On retira donc ces Versets sataniques, *1 du Coran. La non-lecture gravit un autre échelon.


Pendant ce temps, au Canada, dès le dix-septième siècle, six-cent-trois titres étaient interdits « l’Église catholique évoque la damnation éternelle de l’âme du lecteur comme punition potentielle à la suite de la lecture des mauvais livres. ». *2


Le lecteur d’apparence

Une catégorie à part de non-lecteur est celle du lecteur d’apparence. Son nom le dit, c’est un non-lecteur travesti. Il possède de grandes bibliothèques, a toujours quelques volumes sur ses tables de salon et ils s’empilent sur sa table de chevet.

Les trois caractéristiques des imprimés qu’ils accumulent sont :

  • il y a toujours un résumé du livre au dos

  • la dorsale est remarquablement travaillée

  • le livre à couverture rigide est favorisé

Si un visiteur parle d’un livre en étalage, le lecteur d’apparence se saisit immédiatement du bouquin et, sans que ça paraisse, survole le résumé au dos. Il y va, à la volée, de quelques propos vagues sur l’ouvrage et change sur-le-champ de sujet.

Le non-lecteur contemporain

De nos jours, les non-lecteurs ont envahi toutes les couches de la société. Du président qui se fait réciter la revue de presse à l’élève qui s’exprime par copier/coller, personne n’est à l’abri de la non-lisibilité. Les canaux d’information sont passés de peu à trop en quelques décennies. De sorte que les possibilités de non-lecture sont maintenant infinies. Les lecteurs sont de plus en plus en danger d’extinction.


« Les canaux d’information sont passés de peu à trop en quelques décennies. De sorte que les possibilités de non-lecture sont maintenant infinies. »

On voit de grands Salons du livre dans toutes les grandes métropoles où on retrouve des milliers de titres. L’impression nous vient souvent que tout le monde a écrit un livre. Ces foires de l’imprimé sont des mines d’or pour le lecteur d’apparence qui peut y dénicher des livres avec résumé, belle dorsale et tranche dorée. En plus, il pourra se vanter d’avoir discuté intelligemment avec l’auteur.

La santé du non-lecteur

Les effets secondaires du non-lecteurisme sont multiples. On pourrait les diviser en deux pathologies :

- Régression des habiletés d’expression écrite

  • Carence grandissante du vocabulaire

  • Perte progressive des règles grammaticales

  • Inanition évolutive de culture générale

- Régression de facultés mentales

  • Diminution accélérée de la rétention mémorielle

  • Intense déficit d’attention

Le mariage du non-lecteurisme et du téléphone intelligent créa un lien inévitable avec le non-écriveur. Par une suite logique, à force de ne pas lire, s’effacent les mots complexes et les tournures subtiles ainsi que les règles grammaticales, Dieu sait combien, compliquées. Apparaît ainsi une langue écrite, brève, succincte, abrégée, condensée, amputée, disséquée, dénaturée, syncopée et courte.

- «Coman sa va ?»

- «chill jmange un sanewiche, pi toé ?»


Dans leurs conversations, quand ils évoquent la couleur rouge, n’existent plus ces teintes qui évoquent des nuances telles : écarlate, pourpre, vermillon, rouge pompier, rouge brique, rouge vin, rouge sang, rubis, cerise, corail, coquelicot, fraise, incarnat, purpurin, bourgogne, rubicond, cramoisi, bordeaux.

L’alliance non-lecteur non-écriveur recèle une tare commune, les deux détestent, redoutent les livres. Ils sont terrorisés par la tâche double de lire un texte qui semble sans fin et leur incapacité de générer une longue concentration en faisant un tel effort mental. C’est la génération du clip, du spot, du flash, de la spontanéité et de l’éphémère. Une attention qui se compte en moments, en instants. Pour eux, la lecture d’un livre est une captivité.


Épilogue

Étant assuré qu’aucun non-lecteur n’aura eu l’audace de se rendre jusqu’ici dans ce texte, je me permets de dire que le non-lecteurisme, cavalier du téléphone intelligent, est le fossoyeur du livre qui surgit au loin dans un nuage ambré. Je termine cette chronique avec une citation de Stéphane Mallarmé, Dieu des lecteurs : « La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. »


Merci aussi à ceux qui ne m’ont pas lu.


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*1

Versets sataniques ,Salman Rushdie, Éditeur : POCKET (02/03/2000)

NDLA : En 1988, la publication des « Versets sataniques » soulève une vague d'émotion. Par conséquent, il est objet d'une fatwa de l'ayatollah Rouhollah Khomeini, et devient ainsi un symbole de la lutte contre le non-lecteurisme.

*2

Promenade en Enfer, Les livres à l'index de la bibliothèque historique du Séminaire de Québec, Pierrette Lafond, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2019