Une forme de concours


Pour faire changement, un peu de fiction pour garder alerte notre imagination. Une histoire qui rappelle que la vie est imprévisible et l’avenir inimaginable.


Pour gagner le concours, il fallait d'abord se rendre à l'adresse du petit papier qu'on vous donnait puis, rendu là, trouver l'individu répon­dant au mot de passe. Cette personne nous indi­querait ensuite ce qu'il fallait faire pour gagner le prix.

Le bar La Grande Forme n'était ni plus ni moins qu'une brasserie, genre Boustifaille; que de bois ronds et de dormants de chemin de fer. Après avoir donné du mot de passe d'un étage à l'autre, je finis par trouver un marteau qui par l'étrier frappa dans l'enclume en entendant vibrer: « Alors en forme ? »


L'oreille appartenait à une espèce de serveur gringalet qui affichait l'oeil exaspéré de ceux qui doivent faire une corvée parce qu'ils y sont forcés. « Arrête de téter, ça fait un bout que s'est commencé. J'espère que t'es le dernier! » me répondit-il.


Après que j'eus répondu « Mets-en », qui était la répli­que finale du code, le grand maigrachoui­ne, m'ouvrit une porte basse du sous-sol, il y faisait noir comme chez le diable.


Je marchai jusqu'à quelques murs et finale­ment un escalier me déboula quelques marches. « Monsieur tente de fonctionner sans lunettes ? » La voix venait du coin le plus aveuglant de noir. « Tenez, prenez cette paire. Nous allons négocier, et si vous préférez rester dans le noir, vous me les rendrez. Cependant, pour une somme ridicu­le... »


Je mis les lunettes et le décor apparut. Les murs étaient comme ceux des châteaux, ou ceux des corridors dans les jeux de Nintendo. L'homme devant moi était sphérique; une boule humaine avec les pieds et les bras qui sortaient. Les oreilles les cheveux et les sourcils dépassaient aussi, de sorte que j'éclatai de rire en le voyant. Le ballon humain répondit à mon rire: « Et vous, vous vous trouvez très drôle en cube? »


En touchant mes coins, j'eus un choc; j'étais cubique! Du bout des doigts je palpai les arêtes de ma face avant. J'avais les yeux en parfaite symétrie avec le centre haut et mes coins supé­rieurs.


« Bon! les lunettes vous les prenez ou pas ? Parce que moi j'ai autre chose à faire. Et vous êtes le dernier concurrent », lâcha froidement l'homme boulette.


Je lui pris ses barniques, un peu cher comme prix ridicule, mais je devais continuer. En regar­dant plus attentivement les murs, je compris l'un des articles du règlement du Grand Concours: « les catégories de par­ticipation sont des indicatifs de classement pour évaluer les gagnants entre les­quels sera divisé le grand prix de 600 $ ». Chaque mur avait une porte d'une forme géométrique dif­férente. L'homme bulle était sorti par la sortie ronde, j'entrai dans l'entrée carrée.


J'aurais dû en profiter pour demander à l'homme rond la suite de l'épreuve, car même s’il était évident que j'étais dans la bonne voie, je commençais à trouver ce concours un peu trop étrange pour moi. Je heurtai les coins extérieurs de ma face avant, avec force; le corridor était devenu rond. La douleur crispait encore mon visage lorsque j'entendis des voix de l'oreille de ma face gauche; je m'aperçus en me tournant un peu qu'une cavité carrée repartait par là.


J'arrivai enfin à une autre chambre carrefour avec des tas de murs, avec des tas de portes. Il y avait là des gens d'âges divers et de formes diverses. Une belle dame pyramidale vint vers moi pour m'accueillir: « Bonjour mon­sieur, ça fait du bien de voir quelqu'un d'un angle dif­férent, vous arrivez de dehors ? »

Après m'avoir présenté à l'homme paral­lélépipède, à la femme trapèze et au garçon poly­gonal, on m'expliqua que je m'étais fait avoir, que le concours ce n'était qu'un piège. Je faisais maintenant partie d'une expérience sur les dif­férentes formes de gens.


Je sentis une vapeur fiévreuse me monter à la tête, j'allais faire une colère. J'enlevai les lunettes, tout redevint noir. Je me touchai, j'étais normal. Après avoir tâté les murs pendant 10 minutes, je trouvai la porte de la brasserie. Je frappai car de mon côté, le battant était lisse. On m'ouvrit finalement. « Vous lâchez ? », me dit le gringalet osseux. Je ne lui dis rien et je rentrai chez moi.


Je m'assis devant ma table d'écriture, me passai la main dans les cheveux. Puis je pris un bout de papier et me mis à griffonner un petit dessin; c'était mon dernier concours.


Merci aussi à ceux qui n'ont pas lu.